Samara est arrivée l'an passé du Mali. Sa maman ne parle pas français mais le papa s'exprime très bien. Après une année de grande section la voilà au CP avec ses camarades du même âge.
A la maternelle, Samara ne s'exprime jamais à l'oral mais
ses résultats sont corrects prouvant une bonne compréhension dès lors qu'on a réalisé avec elle un « exercice modèle ». Elle peut alors entrer dans l'activité, même si celle-ci est plus
complexe. Elle commence même à comprendre les consignes, du moins celles qui sont répétitives dans une journée scolaire. Seule la maîtrise de la langue pose encore quelques problèmes, en
particulier la participation à l'oral.
En effet, pendant plusieurs semaines la maîtresse n'entendra pas sa voix. Le travail de lecture demandant un investissement oral, une aide est proposée au niveau du
langage, avec deux objectifs: Consolider au niveau du vocabulaire - Travailler l'inhibition à l'oral. La proposition d'un petit groupe peut aider...
Bien vite il est évident que son silence n'est pas en lien avec la maîtrise de la langue. Mais le petit groupe ne favorise en rien l'expression orale. Je ne connais son prénom que pour l'avoir vu sur un document. Dès qu'on lui demande quelque chose, elle devient mal à l'aise et peut même finir par pleurer si on insiste trop.
Devant cette situation, je demande à voir le papa. C'est ensemble, la maîtresse et moi, que nous le rencontrons. Nous lui exposons la difficulté rencontrée et ce que cela peut
entraîner pour la scolarité de sa fille. Nous lui disons notre étonnement devant les difficultés de Samara alors que lui même maîtrise si bien notre langue. Et la réponse arrive...
« A la maison, il est interdit de parler français. Les enfants doivent connaître notre langue pour qu'on puisse retourner au pays! »
Samara ne fréquente donc le français qu'à l'école. Cela explique son manque de vocabulaire mais ne justifie pas son silence. J'insiste donc: « Avez-vous une idée sur ce qui pourrait expliquer son silence en classe? A t-elle peur de l'école?» Mais il ne voit pas... Je reprends: « Lui avez-vous dit qu'à l'école, elle peut parler français? - Non, je ne crois pas – Vous devriez le lui dire. Et vous pourriez peut-être l'aider dans sa lecture le soir... » Il semble surpris et insiste: « A la maison on ne parle pas français! » J'insiste à mon tour. « Vous êtes en France. Votre enfant vient en classe. Elle travaille en français et a besoin de savoir que vous êtes d'accord avec cela... Rien ne vous empêche de continuer à parler votre langue pour tout le reste. - Vous ne demandez pas d'arrêter de parler notre langue? - Bien sûr que non! C'est important pour Samara de la connaître. Mais c'est aussi important pour elle de parler le français puisque vous vivez ici.»
Je ne sais ce qu'il a dit à sa fille mais, dès le lendemain, nous avons entendu sa voix... Une toute petite voix!... Il fallait prêter l'oreille mais elle parlait. En fin
d'année scolaire elle était la meilleure élève de sa classe, aussi bien en lecture qu'en mathématiques. Un seul bémol à ce tableau: le silence était de rigueur quand elle s'exprimait à l'oral...
sous peine de ne pas entendre grand chose!